
Ils
témoignent de leur rencontre avec Antoine Vitez
par le Dr. Catherine Dolto
Il y a trente six ans j’ai eu la chance
d’être pendant deux ans l’élève d’Antoine Vitez à l’école
Jacques Lecocq .
Depuis ma vie a pris tout un autre cours,
je suis devenue médecin et pourtant je mesure chaque jour combien tout
ce que j'ai reçu d'Antoine reste vivant dans ma manière de travailler
en tant qu'haptopsychothérapeute.
L 'haptonomie est une science humaine,
très inspirée par la phénoménologie, qui se définit comme science
de l'affectivité. Elle implique un contact tactile, elle n'est pas pour
autant une thérapie corporelle mais une approche de l'humain dans la
réalité de sa globalité. Elle permet d'aider les humains à tous les
âges de leur vie y compris dans l'accompagnement haptonomique de la
grossesse normale ou pathologique.
J'ai donc des patients de moins 9 mois à
90 ans qui viennent me voir pour des souffrances très variées. C'est
un type de thérapie dans laquelle le thérapeute ( que nous désignons
comme 'accompagnant) doit être très créatif puisque que l'on doit
inventer sans cesse ce qu'il convient de faire en fonction de ce qui se
passe dans l'ici et maintenant, en fonction de ce que l'on ressent comme
juste.
Chaque séance pouvant aller du simple
contact affectif à l'utilisation de médiations les plus diverses. Nous
pouvons ainsi avoir recours à la terre glaise, les yeux éventuellement
bandés, au dessin, au chant, à la musique, à la danse et au jeu.
C'est une approche qui accorde une grande
place à la manière dont les perceptions dans leur ensemble et dans
leurs subtilités analytiques individualisées affectent la rencontre,
la pensée et l'affectivité de ceux qui la vivent et la dynamique de
l'histoire du sujet. Et cela de sa vie intra utérine et jusqu'à sa
mort.
Avec mes patients j'ai un souci constant
à la fois conscient et non conscient de la grammaire du souffle, du
geste, des émotions et éventuellement de la parole qui s'unissent pour
créer une véritable syntaxe de l'échange entre l'accompagnant et
l'accompagné.
Cet accompagnement thérapeutique amène
parfois les patients à se reconstruire à partir d'un travail sur les
périodes très archaïques de leur histoire. Surgit alors une dimension
pédagogique, haptopédagogique qui ressemble à celle de tout travail
pédagogique quand il est fait avec respect pour le chemin de l'autre.
Dans ce domaine le souvenir du travail
avec Antoine constitue un engramme profond et nourricier. Il
m'a donné la possibilité de prendre avec ce que vivent les patients
une profondeur de champ qui permet tout en restant proche d'eux de
théâtraliser leur situation et de la contempler comme si elle nous
était donnée à voir de l'extérieur.
Tout à coup ceux avec lesquels ils sont
douloureusement aux prises et eux mêmes apparaissent comme des
personnages de théâtre emplissant un espace scénique que l'on peut
décrire, aménager et styliser au gré des situations.
Arrivent alors le coryphée, le bouffon,
Trissotin ou Pantalon. Ce sont ses proches ses collègues, amis ,
voisins, c'est lui c'est elle, leurs entrées sont tragiques ou
comiques, ils font des apartés. Et
voilà qu'à travers cet artifice, cette distance et ces contre champs
tout se dédramatise.
Nous découvrons ensemble une dynamique
face à laquelle ils ne sont plus réduits à l'impuissance parce
qu'elle est devenue lisible.
Cela n'a rien à voir avec du
psychodrame, c'est juste une capacité de voir de loin dans le contexte
qui permet ce déplacement salutaire. Ainsi on peut voir un enfant qui
était écrasé depuis sa naissance ou sa toute petite enfance par une
histoire tragique en devenir le héros et l'endosser avec fierté, il la
porte, elle ne l'écrase plus.
Quand j'accompagne un enfant avant sa
naissance en guidant ses parents pour qu'ils aillent à sa rencontre je
lui permets de découvrir, dans la sécurité affective qu'il y a déjà
du plaisir dans les échanges et les jeux. Il découvre le bonheur de
danser entre les mains de ses parents, qui le reconnaissent comme un
autre véritable, un interlocuteur valable, un proposant dont ils sont
prêts à suivre les invitations et à respecter les refus.
Tous les enfants bien avant d'être nés
sont en quête de signes et de sens. Il s'agit pour moi d'une
humanisation précoce qui donne à cet enfant un sentiment de sécurité
de base grâce auquel il entrera dans la vie aérienne avec plus de
forces et de courage. Ce travail à l'origine et sur l'origine est une
tentative d'apporter à ces futurs citoyens cet éveil particulier
qu'Antoine attendait de ceux qu'il rencontrait.
C'est un appel à jouer sa vie dans la
relation à l'autre, ce qui plus tard
fondera une manière de se considérer toujours comme une partie d'un
tout qui nous dépasse mais qui implique, à chaque instant une
responsabilité éthique.
Il me semble que cela colle bien avec
cette responsabilisation qu'Antoine attendait de nous à chaque instant
quelle que soit l'activité à laquelle nous nous livrions.
Quand je fais cela je me sens en accord
avec la manière qu'il avait de faire toujours confiance à la vie,
malgré tout. Il ne refusait jamais de parier sur les humains. Il
faisait une confiance, parfois désespérée peut être, à ce qui germe
à notre insu ou à notre su dans un incessant pari sur l'avenir.
Par bribes je peux discerner aussi des
éléments divers :
- Je puise dans le souvenir de sa
manière d'être avec nous le sentiment que tout est important.
Quand il s'agit d'être là, au service de la vie, de l'autre, des
autres, tout compte. L'attention devrait réussir à être à la
fois en même temps analytique et diffuse. Il s'agit de se laisser
imprégner par une ambiance, une lumière et en même temps
comprendre au plus profond ce qui se passe là, ce qui est en jeu
derrière ce qui se dit et se montre. Toujours débusquer le réel
de la situation derrière la réalité offerte aux sens. Ressentir
ET penser en même temps dans un aller retour incessant.
- Certains patients se croient "
distribués dans un emploi " et ne peuvent s'y épanouir, ils
se croient dans la réalité mais la réalité c'est que la position
dans laquelle ils se sont mis les pousse à " jouer " leur
vie sur un mode réaliste, ce qui les place dans une douleur
extrême qu'ils croient consubstantielle de la vie, alors qu'il ne
s'agit que de leur vie telle qui la jouent sans la vivre. Il m'avait
permis de saisir cela bien avant que j'imagine un jour devenir
médecin..
- Aucune insignifiance chez et pour
Antoine, comme le dit Michel Vinaver dans le portrait qui ouvre
l'album. Tout est langage, cela aussi m'est familier. Quand il
s'agit comprendre la genèse d'une souffrance on s'aperçoit que
c'est parfois un événement minime, un détail, un instant, une
nuance dans un sentiment ou une variation dans le ton d'une voix qui
ont été déterminants. Il n'y a pas de détails. Et c'est dans ce
tricotage de l'éprouvé, du ressenti, de l'imaginé, du dit et du
non dit que l'on trouve les clefs. Pour un nourrisson par exemple la
lumière dans laquelle baigne la scène qu'il est entrain de vivre
peut être déterminante, comme au théâtre où l'éclairage
raconte tellement.
- Antoine, m'a donné une formidable
leçon de liberté avec ce paradoxe du communisme, mais quand même.
La liberté de se donner ce que l'on souhaite.
Apprendre le Russe, traduire Le Don Paisible, ne pas se laisser
arrêter par rien si ce n'est ses propres limites après les avoir
mesurées sans complaisance.
Travailler sans relâche aussi.
C'est peut-être une des forces sur lesquelles je me suis appuyée
pour oser me présenter en médecine six ans après un bac philo où
il n'y avait aucune épreuve de maths. Il fait sans aucun doute
partie de ceux qui m'ont permis de croire que c'était possible et
que c'était bien mon chemin aussi incongru soit-il par rapport à
celui sur lequel je semblais m'être engagée.
Il était au service du devenir
parce qu'il osait dire souvent qu'il ne savait pas, ce qui donnait
à l'autre le droit de savoir autant que lui. Cela nous autorisait
à garder confiance en nous même dans les moments difficiles. Il ne
fermait pas les situations, il avait confiance dans leur
résolution.
C'est un appui énorme que cette confiance donnée d'emblée. Elle
est un gage de liberté sans lequel personne ne peut advenir à
soi-même.
- Je m'aperçois que partage son désir
de croire à la fraternité comme de croire qu'Omo lave plus blanc
comme il le dit dans son entretien avec Jean Mambrino.
Pour un thérapeute cette croyance presque naïve dans les
possibilités de l'autre, dans sa capacité de fraternité,
d'amélioration est un levier puissant. Si on n'y croit pas comment
guider celui que l'on accompagne vers ses ouvertures possibles, à
l'autre, donc à la vie qu'il refuse sans le savoir à travers ses
symptômes.
- Antoine nous tirait toujours vers le
haut, vers le meilleur de nous mêmes, parce qu'il croyait vraiment
à cette part là en chacun. Il y faisait appel et ça marchait
parce qu'il nous traitait comme ses égaux.
Il ne se prenait pas au sérieux, il prenait seulement le travail au
sérieux et cela donnait une gaieté presque légère même quand
nous travaillions dur sur des textes intenses. Il y avait dans cette
légèreté quelque chose de rassurant. je crois que ce sentiment
d'égalité, cette légèreté et
cette gaieté sont des atouts précieux pour un thérapeute.
- Il y a aussi, bien sur, les
associations d'idées. Comme Antoine en répétition, quand je suis
avec un patient j'ai des associations d'idées et je peux,
éventuellement les utiliser directement, en proposant un travail
qui les met en actes.
- Dans le travail
haptopsychothérapeutique la question de la corporalité animée,
que d'autres appellent le corps, et des perceptions, du geste
éprouvé sont au tout premier plan. Les perceptions, le monde qui
nous entoure nous modifient sans
cesse que nous le sachions où non. Le fait que l'extérieur
participe grandement à la construction de l'intérieur, que les
objets, les gestes du quotidien fabriquent de l'être à partir de
l'avoir tout cela je m'en étais imprégnée auprès de lui
précocement .Là encore, il nous montrait combien tout était
important en même temps que son regard critique exigeait que l'on
discerne des urgence et des plans différents. Oui tout cela en
même temps, parce que la vie est ainsi.
Autres leçons " viteziennes
" tout à fait applicables dans mon métier :
- Ce qui est enterré sous la montagne
finit toujours par faire pourrir la montagne. Cela fonctionne sur
plusieurs générations. L'éthique c'est refuser d'être complice
de cela. Questionner sans cesse ce qui veut faire illusion. Bien
souvent on " psychologise " pour mieux dissimuler dans un
usage pervers de ce que nous a appris la psychanalyse.
- Le travail artistique et celui de la
recherche scientifique doivent libérer les valeurs de
l'inconscient. J'ajouterai qu'ils s'unissent et libèrent aussi le
conscient et le savoir non conscient différent de l'inconscient
Freudien. On voit très bien cela dans son enseignement.
- Etre nu ce n'est pas être dénudé
(nos patients sont souvent presque nus)
- Le plus petit geste est situé dans
l'histoire, il y prend une place unique et définitive. C'est une
question essentielle pour qui s'occupe d'humains toujours prêts à
oublier qu'ils sont à chaque seconde sujet et responsables de leur
histoire qui elle même prend ses racines dans celles des
générations, et dans L 'Histoire sociale et politique. L'oublier
c'est s'oublier et, risquer de se perdre.
- "Ne cherchez pas par la volonté
rationnelle cherchez dans la manière d'agir sur l'autre " il
aimait citer cette phrase de Stanislavsky (phrase qu'il faut
entendre en dehors de tout contexte manipulateur) . C’est par là
qu’il faut passer si on veut sortir de la citadelle de l’ego.
Le mouvement pendulaire de l’art de
vivre que nous thérapeutes devons accompagner dans la confiance dans ce
mouvement même s’il peut faire peur dans ses extrémités.
Il y a enfin des éléments antidépresseurs très utiles pour nos
contemporains dans ce qu'il a formulé plus tard mais que l'on sentait
déjà à l'époque :
La très belle anecdote
du camarade qui le complimente sur le théâtre à Ivry sans y être
jamais venu fonctionne comme une véritable parabole.
Au lieu de s'offusquer il
en tire une leçon formidable et très tonifiante pour chacun d'entre
nous sur le fait qu'il est important que le théâtre existe même pour
ceux qui n'y vont pas. Sa fonction est bénéfique même pour ceux qui
n'y vont pas. C'est juste et cela permet de sortir des lamentations
habituelles qui sont si douloureuses et démobilisantes pour celui qui
se lamente comme pour ceux qui l'écoutent.
Cela permet surtout à
chacun de se trouver une place qui ait du sens même si elle n'est pas
au centre et c'est essentiel.
De la même manière il est rassurant
quand il parle de sa manière de travailler à différents niveaux en
même temps. Certains stigmatisent là une boulimie de travail, dans une
attitude de moralisation psychologisante dénonçant l'appétit comme
mauvais en soi. Lui y voit, et c'est d'une justesse évidente, la
cohérence cachée qui permet de produire ce qu'il appelle " à
proprement parler l'œuvre poétique ".
C'est cela vers quoi nous devrions tous
tendre et nos patients aussi pour être véritablement vivants, sans
être honteux d'être des mille-feuilles complexes et non pas des
dossiers bien ordonnés d'ont on tend le modèle comme un miroir
souhaitable alors que ce modèle est à proprement parler mortifère.
Mais savoir, oser, assumer cela c'est toute une éducation. Elle est l'œuvre
dans tout processus thérapeutique. La manière dont il formule ces
choses là est apaisante et rassurante parce ce qu'il dit est vrai.
En me repenchant sur ces
années là je suis prise de jubilation et d'émotion. je découvre
combien tout ce que j'ai vécu grâce à lui est à l'œuvre là, dans
mon travail, à chaque instant.
Lorsque j'enseigne, quand
je fais des conférences ou participe à des colloques comme quand je
suis avec mes patients. C'est un tout dont la discontinuité n'est
qu'apparente.
Je réalise vraiment la
cohérence de ma trajectoire et j'en dégage de mieux en mieux les
racines et les rencontres fondatrices.
De Meyerold à Copeau, Dasté, Lecoq,
Veldman, Vitez, Veldman (fondateur .de l'haptonomie) sans oublier Boris
et Françoise Dolto courre une seule manière d'envisager l'humain dans
son monde. Un être au travail sur lui même, sans cesse, qui n'a pas
peur de la liberté ni des sensations fortes. Il y a là un faisceau de
filiations qui se potentialisent. Elles ont toutes en commun de penser
que l'humain ne saurait être réduit à son cortex et que c'est dans
l'autre et dans les échanges qu'il trouve son sens et son chemin. Il
est incarné dans la chair, dans le social et dans l'histoire.
Chacun, de sa place, pédagogue, homme de
théâtre, thérapeute, est au
service de la puissance que chacun porte en lui et dont s'agit de
l'aider à s'emparer, qu'il soit notre patient, notre élève ou un
simple spectateur, c'est toujours la même question qui se pose.
Nelson Mandela a dit: " Ne
pas être à la hauteur n'est pas notre peur la plus profonde".
Notre peur la plus profonde est que nous sommes puissants au delà de
toute mesure. C'est notre propre lumière et non notre obscurité qui
nous effraye le plus cette phrase m'inspire et elle me fait penser à
Antoine.
Sur un plan plus intime liée à Antoine
par la Russie à travers un père qui pour des raisons complexes n'a pas
voulu que nous partagions sa langue. Il avait, comme Meyerold la
capacité d'assumer des contradictions qui ne l'étaient peut-être pas
tant que cela pour qui savait voir dans l'espace et le temps, dans le
pendulaire. Il cherchait avec passion à unir les arts et les sciences
dans leurs dimensions de recherche et d'ouverture. Il avait une
curiosité jamais démentie pour ce qui surgit du croisement de leurs
audaces novatrices. En me faisant découvrir le génie de Meyerold,
Antoine m'a donné des clefs pour comprendre ce père parfois baroque
mais toujours surprenant et passionnant.
Une image reste fortement ancrée dans ma
mémoire, mon père âgé, assis sur les gradins du théâtre mobile et
circulaire planté à Malakoff parlant russe avec Antoine. Tout le monde
était à la fois heureux et intimidé, c'était beau.
Antoine nous manque. Souvent je me suis
fait le reproche de n'avoir pas gardé assez de liens avec lui. De
m'être laissée engloutir dans mon travail au point de ne plus suivre
le sien d'assez près. C'est un privilège que m'ont fait les organisateurs
de ces journées en me demandant de réfléchir à tout cela.
J'en tire le sentiment que cette prise de
distance n'était qu'apparente et que pour l'essentiel je suis restée
dans la dynamique qu'il m'avait aidée à enclencher. Je peux aussi
m'autoriser à penser que cet éloignement qui peut sembler brouillon et
négligeant faisait partie de cette cohérence à l'œuvre derrière le
désordre apparent. Il me semble maintenant que j'étais restée tout
près de lui dans l'essentiel c'est à dire dans l'amour d'une certaine
manière de se mettre au travail avec les autres, ensemble. Que je n'ai
pas eu la joie de partager plus cela avec lui est sans doute anecdotique
en regard de l'importance de ce qu'il m'a donné.
Antoine fut pour moi, comme Jacques
Lecocq un de ces professeurs passeurs qui vous ouvrent des mondes et
marquent une vie. J'ai eu la grande chance de le rencontrer très tôt
puisque je passais mon bac par correspondance pour être à l'école
Lecocq.. L'empreinte qu'il a laissé en moi n'en est que plus forte
même si je me dis que plus tard dans ma vie j'en aurais sans doute
tiré plus de profit encore, je ne suis pas certaine que cela soit vrai.
Rencontrer un homme de cette valeur quand on sort de l'enfance c'est
comme un cadeau de bienvenue dans le monde des adultes.
Ma famille était atypique mais j'ai
découvert très vite grâce à des gens comme lui que notre tribu
était vaste.
Je mesure tout ce que je dois à Antoine
Vitez et c'est avec une infinie reconnaissance pour sa générosité
pédagogique que j'essaye d'être digne de ce qu'il a semé en moi tout
en redoutant plus que tout de faire " l'âne solennel " comme
il le disait lui même en citant Claudel.
Dr. Catherine Dolto
17.6.2000
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