
Ils
témoignent de leur rencontre avec Antoine Vitez
François-Noël
Bing
La mort
Ce soir-là, nous répétions dans une salle spacieuse
et claire sous la cafétéria du théâtre des
Amandiers de Nanterre une pièce pour acteurs-marionnettistes, La
Conjecture de Babel , écrite et mise en scène
par Éloi Recoing. Il devait y avoir dans la salle de répétition :
Eloi, Alain Recoing son père qui avait le rôle principal
dans cette pièce inspirée de l’univers de Borgès
dont le plateau dans une scénographie de Thierry Vernet figurait
un échiquier-bibliothèque mais je ne me souviens plus
s’il était monté pour cette répétition
et je crois que non, Denis, moi, peut-être Désirée,
peut-être Christine l’assistante. Nous étions sur
le point de finir, il devait être autour d’onze heures
lorsqu’il entra dans la salle, le gardien de nuit du théâtre,
celui qui avait une petite cabine juste à droite après
la porte de l’entrée des artistes. Un homme assez jeune,
beau sans doute, arabe peut-être il pouvait être irakien
ou turc, il devait avoir un accent mais léger ou bien pas léger
mais pas maghrébin, un air de dignité mais aucune attitude
d’empathie. Il s’enquérait de savoir si M. Chéreau était
ici, là, dans le théâtre. Une radio avait téléphoné,
ils voulaient une réaction de Patrice Chéreau à l’annonce
de la mort d’Antoine Vitez. Une certaine incrédulité,
une certaine stupeur, les pas de ces gens qui arpentent la salle ou
restent en place ou continuent de préparer machinalement le
départ. Je me vois remontant la salle, disant quelque chose
comme “ quelle connerie ! ” Eloi très
vite y croit. Non, Chéreau n’était pas là ce
soir. Oui, magnifique, magnifiquement simple et sans effroi, le théâtre
même d’Antoine était entré ce soir-là par
la porte de la salle de répétition, sous la forme de
ce messager porteur de mauvaise nouvelle, qui ne s’excusait ni
ne s’affectait de l’accueil et de la mise à mort à quoi
il s’exposait. Un homme étrange, un étranger était
entré, au teint mat et doré mais pâle aussi d’une
peur ancienne, les cheveux bruns, ultime leçon du maître
dans cette salle qui aurait pu être la salle Louis Jouvet du
Conservatoire de Paris, où une salle de classe de la commune
d’Ivry, où un comédien, un ami, un auditeur étranger,
serait entré ainsi, avec cette simplicité, cette obscurité,
cette hésitation dans la langue, cette modestie, cette timidité,
dans un rôle de messager de tragédie, sous le regard aigu,
acéré, gourmand, alerte, vif, aguerri, conquérant,
inquiet, urbain, du Maître dont le sourire, l’adresse,
les pas vers lui, ou la parole prise de son siège et pourquoi
pas à califourchon serait venue jusqu’à lui pour
accompagner, faire se rejoindre au cœur de la salle comme dans
le lit des amants où les chevaux du roi s’abreuvent, comme
dans un Nil où mille confluents assemblent des terres des cultures
et la plante qui donne le papyrus – faire se rejoindre la culture
et le théâtre, les lits et les fleuves, les lys et les
fleurs, la fleur d’un sourire d’une remontrance, d’une élévation
qui ne devait rien qu’à la grâce de rien, sans préalable
ni préconçu, comme une porte qui s’ouvre et laisse
un vent froid à la suite de cet homme déplacé qui
n’est que le gardien de l’immeuble faisant le soir office
de standardiste, avec RTL ou France Inter ou une autre au bout du fil
attendant une réponse – réalisant avec tout le
naturel qu’il faut ce climat d’inquiétude, cette
menace comme au cœur du pouvoir ou dans son antichambre, au prix
de laquelle, comme mêlé à elle, l’exorcisme
oraculaire du théâtre et de la parole, son énergie,
ses gestes, sa littérature, avaient pû être et dans
les veines couler le sang et l’encre jusqu’à ce
soir, comme si s’étaient ouvertes en grand sur la nuit
noire, sur la ville endormie ou sporadiquement éclairée,
les larges portes-fenêtres de l’appartement athénien
de Clytemnestre, dupliquant sur le fond de scène les immenses
baies de l’allée du Palais de Chaillot avec le Champ de
Mars et la Tour Eiffel, réalisant dans la simplicité la
plus amène, dans son aménité la plus fraternelle,
la plus fragile, inquiète, aimable, la cordialité tendue,
rétractile du poète citoyen artiste camarade homme de
théâtre grand metteur en scène ami prince chômeur
saltimbanque Antoine Vitez.
Nous sommes, nous nous sommes, entassés dans la Deux-chevaux
jaune d’Alain Recoing, sa pipe, lui au volant, entassés
comme toujours, comme toujours avec Alain avec cette famille tirant
des malles des malles de poupées ces amis de la famille qu’il
avait mis en scène dans La Ballade de Mister Punch au
Théâtre des Quartiers d’Ivry pour le Printemps à Ivry , les
belles lettres choisies pour les affiches , et Alain
qu’alors je ne connaissais pas entrait en tirant suant soufflant,
sa malle, cette malle qui est encore là elle, là où encore
il travaille aujourd’hui, transmettant son art et ce soir-là dans
la deudeuche devant la porte des artistes froid dehors et serrés
dedans. Alain : “ Le spectacle continue .” Cette
phrase qui aura surpris Denis, qui y aura vu une réaction surprenante
de la part d’un ami, qui ne m’a pas surprise moi. C’était
ce qu’il fallait dire. Ce que lui pouvait dire.
Le lendemain nous nous retrouvons avec Florence avenue Trudaine à la
terrasse d’un café, j’ai Le Monde avec
moi, les photos d’Antoine Vitez, celle de son visage, très
Harcourt, celle descendant un escalier dont un ami, Louis, qui ne le
connaissait pas, me dira “ là, c’est vraiment
lui ”. Nous sommes là Florence et moi, avec un journal à la
main. Plus tard, quelques jours, une semaine je ne sais plus je téléphonerai à Pierre
Vial pour lui demander de voir la dernière mise en scène
au Français, et il nous invitera, mais Camille ne viendra pas , nous
serons après la représentation à la terrasse d’un
café proche et Pierre nous dira les dernières paroles
de son ami “ La main… pour écrire ”.
Un homme qu’il aimait, l’acteur Jean Le Poulain avant lui
nommé administrateur du Français était mort aussi,
subitement, dans cette charge. Un homme qui faisait un tout autre théâtre
que le sien, du boulevard aussi sans doute, mais qu’il aimait,
qu’il avait fait jouer dans Dave au bord de mer de
René Kalisky, que j’avais vu à l’Odéon.
Cette charge qui avait été celle de mon grand-père
aussi, dont un article de Libération , signé J.P.
Thibaudat, dénoncera un scandale dont alors je n’avais
pas idée, non plus qu’aujourd’hui je ne m’en
suis fait une véritable opinion. Mais… on bavarde, on
bavarde, comme on dirait dans une farce de Tchekhov, celle-là même
que j’avais montée avec deux autres un été en
sortant de l’école de régie-administration de la
Rue Blanche, avec des camarades, et que j’avais reprise à mon
compte et passée au concours d’entrée du Conservatoire
où je me présentais pour la troisième fois, dans
le but unique et déclaré de me confronter, de voir, d’être
dans la classe d’Antoine Vitez, qui, ce soir-là, était
mort , d’une rupture d’anévrisme.
François-Noël Bing